La Duchesse vient de sortir de prison, elle est ma foi d’excellente humeur. C’est normal, la prison, ça rend les gens heureux. Lorsqu’elle était dans sa cuisine, la Duchesse était d’une humeur bien plus sombre. C’est normal, le poivre, ça rend les gens complètement fous. Vous voyez que tout s’explique finalement. Cette différence d’humeur, Alice l’a notée aussi. Elle voit bien que la Duchesse est totalement transformée, métamorphosée par rapport au moment où elle l’a vue dans sa cuisine. Elle se dit qu’il doit bien y avoir une explication à tout cela. 

D’une humeur l’autre

Alice se souvient du poivre qui laissait dans la pièce une atmosphère nauséabonde. Elle fait directement le lien. La mauvaise humeur de la Duchesse devait être due au poivre et non pas à sa nature profonde. Impossible. C’est évidemment le poivre qui était la seule explication aux dysfonctionnements mentaux de cette chère et tendre personne. Alice se dit que quand elle sera elle-même Duchesse, elle n’utilisera pas de poivre. C’est sans doute l’exemple édifiant de la Duchesse qui l’incite à se projeter dans le même statut. Elle élabore aussi une théorie des humeurs. Chaque plante ou épice ingurgitée engendrerait automatiquement un état d’esprit, une bonne ou une mauvaise humeur. Dans cette théorie, elle inclut aussi l’effet que provoquent les sucreries sur les enfants. C’est normal, les sucreries ont le pouvoir de rendre les enfants doux comme des agneaux, tout le monde l’a bien compris. La théorie tient debout, visiblement il n’y a rien à redire. Ce que l’on ressent au goût correspond à ce qui va se passer dans la tête. Si on mange des douceurs, on sera doux et si on mange des épices, piquantes par définition, on deviendra piquant. Même la Duchesse s’y met. Elle pense que le flamant rose peut avoir l’humeur changeante. Pour éloigner la Duchesse, Alice lui confirme qu’il pourrait la piquer. La Duchesse fait tout de suite le lien le plus logique qui soit : les flamants piquent autant que la moutarde. Et de surcroît, elle en tire une morale. En tout cas, son changement d’humeur est radical. Elle en vient même à dire le contraire de ce qu’elle disait lorsqu’elle était dans la cuisine. À l’époque, elle disait que si chacun voulait bien s’occuper de ce qui le regarde, le monde tournerait bien plus vite qu’il ne le fait. Maintenant, elle dit que c’est l’amour, l’amour qui fait tourner le monde. Voyez le changement de point de vue. Mais on ne peut pas réduire les changements d’humeurs aux changements de plantes ingérées. Lorsque l’on voit la tortue et le griffon, on comprend que tout ne tient pas aux plantes. La tortue passe d’un comportement d’affliction et de grande tristesse à la joie en un rien de temps. Tant qu’on lui demande de parler de son histoire, elle est triste. Elle pleure toutes les larmes de son corps. Dès qu’on lui demande de parler des jeux et qu’elle évoque le quadrille des homards, elle affiche un grand sourire et toute sa tristesse disparaît. C’est l’enthousiasme et la fanfaronnade qui prennent le dessus. Comme quoi, les humeurs, ça tient aussi à ce que l’on a dans la tête. 

La Duchesse sourit. Quelle belle humeur !

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