Les merveilles
D'un rien quelque chose
On connaît les histoires ou les phénomènes sans fin. Bien souvent, il s’agit d’événements qui ne se terminent jamais parce qu’ils se réitèrent à l’infini. Ils n’ont pas de fin connue ou advenue, ils ne font que s’étirer en longueur. Mais De l’autre côté du miroir, on constate que certains événements sont sans fin parce qu’ils sont interrompus alors qu’ils ne faisaient que commencer. Peut-on dire de quelque chose qui s’arrête en plein commencement qu’elle est finie ou terminée ? Non sans doute. Pour pouvoir le dire, encore eut-il fallu qu’elle ait eu une fin.
Traumatisant
Au chapitre 5 de De l’autre côté du miroir, Alice commence à peine à dire qu’ « il doit y avoir une erreur quelque part » que ses paroles sont interrompues par la Reine blanche qui lance un » Oh, oh, oh ! « . En commençant ainsi à parler, la Reine Blanche interrompt Alice qui commençait elle-même à parler. Le narrateur explique qu’elle doit laisser sa phrase sans la terminer, comme si elle lâchait un fil. Un commencement interrompu par un autre commencement, un conflit de paroles qui crée un commencement sans fin parce que ce commencement lui-même n’a pas été jusqu’à sa fin. Si Lewis Carroll s’amuse à inventer des phénomènes sans fin, il s’amuse tout autant à inventer des phénomènes sans commencement. Le meilleur exemple est bien connu : la course de la Reine rouge avec Alice. La Reine prend la main d’Alice et l’entraîne derrière elle dans une course effrénée. Alice dit qu’elle ne sait pas comment cela a commencé. Soit la mémoire lui fait défaut, soit elle n’a pas compris comment les choses se sont passées parce que l’enchaînement des événements est improbable. Si, comme tout porte à le croire, ce début de course constitue une rupture dans la chaîne de causalité, l’esprit d’Alice n’a pas pu intégrer ce début de phénomène traumatisant pour elle. Pas de début connu à cette course qui, par contre, va finalement prendre fin : Alice et la Reine s’assoient sous un arbre, à bout de souffle.
Le pendant d’Alice au pays des merveilles
Dans Alice au pays des merveilles, Lewis Carroll se plaisait à isoler les extrémités des corps : isolement de la tête du chat, isolement de la queue de la souris, isolement des pieds d’Alice. Les fins et les débuts de corps – selon la manière dont on perçoit les choses – étaient isolés, mais pris pour des parties à part entière sans qu’aucune notion de manque n’y soit associée. De l’autre côté du miroir, on a donc un traitement inverse de la question : le « sans fin » ou le « sans commencement » synonymes de manque. Ce « sans fin » au sens de « manque » connaît une variante bien connue dans Alice au pays des merveilles. Ce sont les Ourobouros qui sont des phénomènes sans fin parce que le début absorbe la fin à l’image du serpent qui se mord la queue.
