La fascination
Lewis Caroll aime les paradoxes. Voici l’un d’eux : annoncer la fin de l’histoire avant qu’elle n’ait débuté. Comment fait-il ? Il met en frontispices des deux Alice des illustrations de scènes de la fin de chaque livre. En effet, le procès du Valet de Cœur, en frontispice, est l’une des dernières scènes d’ Alice au pays des merveilles. Alice marchant à côté du cavalier blanc, en frontispice de De l’autre côté du miroir, est une des scènes de fin de ce même livre. Dans les deux cas, on peut considérer qu’il s’agit de prolepses.
Frontispices
Pourquoi faire usage de scènes de fin ou de quasi-fin pour les mettre en tout début de livre ? Pour créer un texte bien bouclé, sans début ni fin ? S’agit-il d’un Ourobouros textuel ? Non. En effet, le frontispice d’Alice au pays des merveilles n’est qu’une scène d’avant-fin du texte. Donc, en frontispice, en avant-début, on a une scène d’avant-fin. Un jeu subtil entre l’avant-début et l’avant-fin à ne pas confondre avec un jeu entre le début et la fin. Le début et la fin d’Alice au pays des merveilles parlent d’une enfant qui tombe dans le sommeil et qui en sort. Un début et une fin utiles et nécessaires, mais de peu d’importance finalement au regard de ce qui se joue entre les deux. Car c’est du cœur de l’histoire du rêve dont il faut se souvenir. Et donc, logiquement, avec ce frontispice, c’est un épisode du rêve qui est mis en avant. Mis en exergue comme pour mieux s’en souvenir, avant qu’il n’ait eu lieu ! Un cas de souvenir du futur ? Ce frontispice est comme gravé dans le marbre alors qu’une part de rêve, c’est naturellement évanescent. Alice au pays des merveilles serait-elle l’histoire d’un rêve plus persistant que la réalité ? Sans doute. Et par ce frontispice, Lewis Carroll déjoue les mécanismes normaux du rêve qui font qu’une fois passé, on l’oublie.
