Alice, Bébé

C’est violent ou pas ?

By

Vous avez vu la cuisinière ? Elle envoie des ustensiles de cuisine en direction de la Duchesse. En plus, elle vise la tête. Elle a vraiment l’intention d’atteindre le visage. Parfois, certains de ces projectiles frappent la Duchesse. Mais celle-ci ne semble pas se formaliser. Tant mieux me direz-vous. Mais on ne peut pas nier qu’il y a du poivre dans l’air. C’est quand même très violent, non ? 

Sortez-le de là !

La Duchesse est la cible de nombreux projectiles, mais elle n’a aucune réaction. Elle ne se protège pas, elle ne se défend pas. Elle ignore même prodigieusement la cuisinière. Elle n’a même pas le réflexe de tourner la tête vers celle qui l’agresse. Le plus étrange c’est que les projectiles qui l’atteignent ne semblent pas lui faire de mal. Elle ne sent rien ou quoi ? Alice, qui assiste à tout cela, n’en croit pas ses yeux. Le spectacle est ahurissant. La Duchesse ne s’occupe que du bébé qu’elle a entre les bras. Mais ne vous y trompez pas. Elle fait cela avec une grande violence. Elle s’applique à être ignoble. On apprend qu’elle lui met du poivre dans les narines et qu’elle veut l’empêcher d’éternuer. S’il éternue, c’est de sa faute. Il est réprimandé. C’est lui qui a voulu ennuyer sa maman. On pourrait dire qu’il y a comme une chaîne de la violence. Mais, cela dit, cette chaîne est rompue, car la Duchesse n’est pas affectée par la violence de la cuisinière. Et en même temps, c’est une chaîne, car la Duchesse, qui est agressée, s’en prend au bébé. Serait-ce une allégorie des relations humaines toxiques et violentes ? Que doit-on comprendre ? La Duchesse ignore le mal qui lui est fait, mais commet pourtant, à son tour, des violences. La leçon est accablante d’autant plus que celui qui subit le plus, ici, c’est l’enfant. Il reçoit les projectiles lancés par la cuisinière et la Duchesse le maltraite. Il est sans défense au milieu d’adultes violents et irresponsables. Faut-il y voir une allégorie de la violence ordinaire qui a cours chez les adultes ? C’est violent, mais seuls les enfants s’en aperçoivent. Les adultes, qu’ils soient bourreaux ou victimes, sont comme anesthésiés. La grenouille, le laquais, avait elle aussi reçu un projectile alors qu’elle était à l’extérieur de la maison. Tout comme la Duchesse, elle avait semblé ne rien ressentir. Pourtant, elle avait bien compris que ce qui se passait dans ce foyer n’était pas vivable. Elle souhaitait sortir de cette ambiance nauséabonde. Ce que l’on peut dire, c’est que l’ordre social est lui aussi chamboulé. À l’époque de Lewis Carroll, ce sont les subalternes qui reçoivent des coups. Mais en aucun cas une Duchesse ne se faisait maltraiter par une cuisinière. On sait à quel point le pays des merveilles se plaît à inverser les situations. Alice observe un peu la situation et décide d’extraire l’enfant de ce milieu toxique (trop poivré). C’est une petite fille qui se montre très courageuse et qui prend des décisions de raison. Elle joue le rôle du sauveur. Nous avons ici une image du fameux trio « bourreau, victime, sauveur ». 

Alice assiste à un étrange spectacle : la cuisinière agresse la Duchesse.
Le bébé pleure et éternue dans les bras de la Duchesse. Il y a du poivre dans l’air.

En savoir plus sur Derrière le voile de l'illusion

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture