Alice, Chat, Pays

Répète

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Alice a reçu une éducation de jeune fille de bonne famille. Elle connaît les manières et elle a des lettres. Elle sait réciter des poésies. À l’époque victorienne, on appelait cela le « stand up and recite ». Il s’agissait de se tenir bien droit, les mains jointes et de réciter sa poésie à la lettre. On était un bon élève lorsqu’on réussissait parfaitement cet exercice. Certains détails prouvent qu’Alice est habituée à ce rituel d’écolier. Face au Chat du Cheshire apparu sur sa branche, elle adopte instinctivement la posture du récitant. Que va-t-elle réciter ? 

Hors des sentiers battus

Face au Chat, Alice semble face à son maître. Pourtant, elle ne lui récite rien. Elle a adopté la posture de la bonne écolière, mais le chat ne lui demande pas de lui montrer ce qu’elle sait. Par contre, la Chenille lui avait demandé de réciter une poésie. Alice avait bien croisé les mains, sans peut-être les mettre dans le dos et elle avait récité, du début à la fin, une poésie imposée. La chenille l’avait laissée finir, car c’est la règle, mais avait conclu que ça n’avait pas été bien dit. Le Gryphon demandera aussi à Alice de se lever et de réciter, conformément à la règle institutionnelle pour réciter une poésie. Là encore, Alice s’exécute, mais les mots ne sortent pas comme ils le devraient. Quelle malédiction ! Pourquoi les mots ne veulent-ils jamais sortir comme ils le devraient ? Depuis qu’elle est tombée au pays des merveilles, elle n’y arrive plus ! La première fois que c’est arrivé, c’était juste après avoir fait peur au Lapin. Alice s’était dit qu’elle s’était peut-être changée en Mabel et pour en avoir le cœur net, elle avait essayé de réciter une poésie. Elle avait mis les mains croisées sur ses genoux et elle avait récité un tout autre poème que celui qu’elle avait appris. C’est là qu’elle s’était aperçue que son savoir laissait place à autre chose, sans savoir de quoi il s’agissait. Posons-nous maintenant la question de savoir de quoi il s’agit. Les mots sortent différemment d’à l’ordinaire. Il ne s’agit donc pas de récitation, Alice ne répète rien. Elle crée par la parole des textes inouïs, qui reprennent la trame d’une poésie connue. Il s’agit donc de parodies. La parodie est l’art d’imiter tout en se moquant un peu. Il n’y a rien d’étonnant à cela quand on connaît un peu le pays des merveilles. C’est un pays de l’imagination et des divagations. Il n’aime très certainement pas que l’on répète. Ce n’est pas un pays du conformisme. On n’y refait jamais deux fois la même chose, jamais sous la même forme. Alors quand les personnages lui disent « repeat », qui peut vouloir dire « répéter » ou « réciter », on voit bien que ça ne marche jamais. C’est un pays des chutes, des glissades, des dérapages et des improvisations. C’est un pays qui pense « out of the box ». On a là une critique larvée du credo du système éducatif qui croit que c’est en faisant répéter par cœur et bêtement que l’on fait du bon enseignement. À ce propos, la Tortue finira par dire à Alice qu’il est inutile de réciter indéfiniment des textes sans donner les explications au fur et à mesure. Ça n’aboutit qu’à une chose : dire des mots sans aucun sens auxquels bien sûr on ne comprend rien. Le Griffon arrêtera même Alice avant la fin de sa poésie, après avoir fait le constat du non-sens de n’importe quelle poésie.

Non-sens de la répétition

Le non-sens dans toute répétition est un leitmotiv. Le Chapelier, le Loir et le Lièvre de mars, eux non plus, ne trouvent aucun sens à ce qu’ils font. Les trois ne font que refaire toujours et encore la même chose, c’est-à-dire boire le thé. Ils n’ont pas eu le choix, on leur a imposé cet exercice de tous les instants. Le Lièvre est même un peu abattu, on le trouve très nostalgique. Pour se divertir un peu, ils finissent par enfoncer la tête du Loir dans la théière. C’est bien tout ce qu’ils pouvaient trouver pour changer un peu les habitudes. Les similitudes avec les situations de récitation sont frappantes : le thé aussi bien que les récitations sont imposés par l’extérieur. Ce sont les animaux qui demandent à Alice de réciter, c’est l’absence du Temps qui oblige à prendre le thé. Les répétitions imposées n’ont donc aucun sens. Pas de hasard. Vous avez sans doute remarqué que le trio ne demande jamais à Alice de réciter quoi que ce soit. Eux, ils ont compris. Ils n’aiment pas la répétition, ils ne vont pas l’imposer aux autres ! 

Alice est comme une élève devant le chat.

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