Des mots, rien que des mots
Quelle tête d'œuf !
Est-ce que toutes les paroles ont un sens ? Au pays des merveilles, certainement pas ! Prenons un exemple. La Duchesse est assise dans la cuisine et Alice se met à discuter avec elle. Notre héroïne veut lui parler de la Terre qui doit achever un tour sur elle-même en vingt-quatre heures. La Duchesse démarre au quart de tour et, par une association d’idées avec « ach », lance une phrase assassine : « Qu’on lui tranche la tête ! » Alice se sent directement visée, prend peur et se demande comment la cuisinière va réagir. À son grand étonnement, il ne se passe rien. La cuisinière ne réagit pas, c’est comme si elle n’avait rien entendu. À quoi ont servi ces paroles ? À rien. Parfaitement hors de propos, elles n’ont pas été suivies d’effet. Ce sont des paroles en l’air, prononcées de manière plus ou moins mécanique et auxquelles les principaux intéressés ne prêtent même pas attention. Elles n’ont aucun sens et la Duchesse ne semble pas s’en émouvoir. S’agirait-il du fameux « nonsens » anglais dont notre auteur ferait un peu exprès d’abuser ?
Des paroles en l’air
Des paroles, rien que des paroles. C’est fréquent dans Alice au pays des merveilles, avec la Reine en particulier. Après la partie de croquet, elle présente Alice au Griffon et lui demande d’emmener la petite fille voir la Tortue Fantaisie. Elle ajoute qu’elle rebrousse chemin pour aller assister aux exécutions qu’elle a ordonnées. Le Griffon rit sous cape. Il sait très bien qu’elle ne va assister à rien, car on ne fait jamais tomber aucune tête au pays des merveilles. Comme il le dit, la Reine ne vit que dans son imagination. Elle imagine des choses qui n’existent pas, elle parle de choses qui n’existent pas. Une fois de plus dans ce pays, ses paroles sont vides de sens. Et que dire de la politesse feinte du Lièvre de Mars ? Il est vrai qu’Alice s’assoit à sa table sans qu’il le veuille. Immédiatement après, il lui dit : « Vous prendrez bien un peu de vin. » Cette phrase semble empreinte de la plus grande bienveillance. Mais Alice s’aperçoit vite qu’il s’agit uniquement de belles paroles, car rien de ce qui est proposé ne se trouve sur la table. Elle le fait remarquer au Lièvre qui admet l’inconsistance de ses propos. Un peu plus tard, un épisode semblable aura lieu avec le Chapelier qui proposera à Alice de reprendre un peu de thé. Alice prendra la mouche, lui faisant vivement remarquer qu’elle ne peut reprendre du thé, étant donné qu’elle n’en a encore absolument pas pris. Il faut le dire, il s’agit bien d’un thé chez les fous, car à chaque fois que quelque chose est proposé, ça ne peut avoir lieu. Creuse, bien creuse, tout à fait creuse est cette politesse. Mais le pompon, c’est sans doute le coup de la devinette, lancée par le Chapelier : « Pourquoi un c… ressemble-t-il à un b….? » Alice s’est enthousiasmée un peu vite, voyant là l’occasion de pouvoir s’amuser un peu. Le Lièvre l’encourage à dire ce qu’elle pense, le Chapelier la relance un peu plus tard sur le sujet pour voir ce qu’elle a à dire. Alice avoue qu’elle n’a pas de réponse et demande donc à pouvoir la connaître. Sa demande tombe à plat. En réalité, personne n’a de réponse. Ses hôtes l’ont fait marcher. Il s’agit d’une fausse devinette. Et comme on l’a appris au moment où Alice tombait dans le terrier du Lapin, s’il n’y a pas de réponse connue, peu importe le sens. Le chapelier a donc posé n’importe quelle question qui lui passait par la tête. Cela s’apparente à une succession aléatoire de mots. Des mots, mais pas de sens. C’est sans doute ça le « non-sens » à l’anglaise.
Des paroles sans explication
Des paroles sans explication possible, il y en a. Elles sont fréquentes et elles se cachent là où on s’y attend peut-être le moins : au cœur même du système d’enseignement. Ce sont des paroles malheureusement constitutives des contenus : les poésies. Le Griffon et la Tortue, qui ont été à l’école au fond de la mer et qui ont reçu un enseignement des plus déplorables ne manquent pas malgré tout d’en faire le constat. Le Griffon demande à Alice de réciter « C’est le chant de la Limace ». Comme vous pouvez vous y attendre, Alice dit des mots qui ne correspondent pas à l’original. La Tortue n’y comprend rien et aimerait avoir quelques explications. Le Griffon intervient, disant que la fillette ne pourra jamais expliquer cela. Sa remarque est vraie à deux niveaux. Alice ne sait pas elle-même ce qu’elle dit, il lui sera logiquement impossible d’expliquer les mots qui sortent de sa bouche. Et même si les mots avaient été ceux de la poésie, elle n’aurait pas pu les expliquer non plus. Dans le système d’enseignement dans lequel Alice a été formée, on n’explique pas les poésies. On les récite sans explication, on dit des mots sur lesquels on n’arrive pas à mettre de sens. Des mots sans le sens. Alice continue sa récitation et la Tortue, toujours sur sa lancée, finit par dire qu’il est inutile de dire tout cela si elle n’explique rien au fur et à mesure. Ce que la Tortue critique ici, c’est le principe même de la récitation appris aux jeunes enfants. Encore une fois, des mots, rien que des mots sans aucun sens. Après cette remarque, le Griffon demande à Alice d’arrêter de réciter, car le constat est sans appel. Les poésies, un bel exemple de non-sens, non ?
Non-sens c’est « pas de sens » ?
Après ce qu’on vient de dire, on pourrait croire que toutes les paroles qui n’ont pas d’explication sont des non-sens. Il faut nuancer cette idée. Souvenez-vous du Canard. Il était présent à la sortie de la mare. Il a commencé à écouter le récit de la souris qui portait sur Guillaume le Conquérant. Rapidement, il repère un mot qu’il ne comprend pas : « cela ». Il explique qu’habituellement, dans le référentiel qui est le sien, « cela » peut vouloir dire « grenouille ». Il avoue ne pas comprendre ce que ce déictique veut dire dans le contexte de la phrase prononcée par la souris. Pour accéder au sens, il faudrait qu’il se dise que ce mot peut désigner une action. Mais peut-être que ce niveau d’abstraction est trop élevé pour lui. La souris ne lui donnera pas d’explication, ce mot restera donc incompris. Attention, ça n’a rien à voir avec un non-sens. Incompréhension et incompréhensible, ce n’est pas la même chose !
