Le jabber limpide
Toujours un sens ?
Dans Alice au pays des merveilles, on prend de la distance par rapport au langage. Cet apprentissage commence dès le début, lors de la chute d’Alice dans le terrier du Lapin. Alice parle à sa chatte Dinah, comme si elle était là, devant elle. Il s’agit d’un dialogue sans interlocuteur (mais avec un destinataire connu), premier signe que désormais, il faut envisager le langage autrement. Elle lui dit qu’elle aimerait vraiment qu’elle soit là, mais que malheureusement il ne doit pas y avoir la moindre souris dans les parages. Ceci s’avérera faux quelques chapitres plus tard. Elle lui dit qu’il y a par contre des chauves-souris et que c’est vraiment comme les souris. C’est d’autant plus vrai dans la traduction française : « souris » et « chauve-souris » ont vraiment des points en commun. Elle se pose alors cette question : « Est-ce que les chats mangent les chauves-souris ? », « Do cats eat bats ? ». Elle répète la question plusieurs fois et se met aussitôt à somnoler. Répétant la question, elle inverse l’ordre des mots, comme cela peut arriver dans les comptines. Voyez, elle commence déjà à perdre le fil de ses pensées…
Plus de sens
Inversant l’ordre des mots, Alice dit : « Do bats eat cats ? », « Est-ce que les ch…-s… mangent les chats ? ». Évidemment, en faisant cela, Alice change aussi le sens de sa question. C’est embêtant. Mais elle n’en fait pas de cas. Elle s’aperçoit immédiatement que cela n’a aucune importance puisqu’elle n’a aucune réponse à donner à aucune de ces deux questions. Pour elle, ce sont des questions sans réponse, donc peu importe la manière dont elle les pose. Cela n’a pas d’incidence. Peut-être qu’on est insensiblement passé d’un véritable questionnement à une petite ritournelle propre à la plonger dans le sommeil, tout simplement. Si on se fiche éperdument du sens et bien il faut considérer que ce ne sont que des mots, n’est-ce pas ? Là, on voit qu’on a vraiment quitté la terre ferme et la pesanteur. Dans la pesanteur normale, les mots ont un sens (parfois on dit même que c’est lourd de sens) et c’est très important. Ici, lors de la chute, on perd la gravité du sens et on ne retient que la légèreté des mots. Vous voyez le parallèle ? Une chute, une perte de repères, une perte de sens. À partir de maintenant, les choses changent et on va pouvoir utiliser le langage différemment de d’habitude. Le postulat défendu par Alice c’est qu’il est possible d’utiliser le langage sans être uniquement guidé par le sens de la phrase. Il faut juste accueillir les mots qui viennent, sans les rejeter. D’ailleurs, au passage, souvenons-nous qu’elle attrape un pot sur lequel est écrit « marmelade ». Elle l’ouvre et s’aperçoit qu’il n’y a rien dedans. C’est la même chose : il n’y a que le mot et c’est tout. On peut donc manipuler la langue dans beaucoup plus de sens qu’on n’aurait pu l’imaginer auparavant, car tant qu’on est soumis au sens, il y a des règles strictes. Mais si le verrou du sens saute, alors la langue est manipulable à l’infini sans doute. Cette idée, selon laquelle l’effet est le même que l’on dise une phrase dans un sens ou dans un autre réapparaîtra plus tard sous une autre forme. Ce sera lorsqu’Alice rencontrera le Chat du Cheshire et qu’elle lui demandera dans quelle direction elle devrait aller. Celui-ci lui demande où elle veut se rendre. Alice lui répond qu’elle ne le sait pas trop elle-même. Il lui dit donc, avec le plus grand bon sens, que la direction qu’elle prendra importe peu. Il ajoute tout de même : qu’elle aille à droite ou qu’elle aille à gauche, c’est la même chose. Elle ira toujours chez les fous, car dans ce pays tout le monde est fou. Vous voyez la similitude ? Peu importe le sens. Même si deux sens sont opposés, comme lorsque l’on change radicalement l’ordre des mots d’une phrase, l’effet est le même. Autrement dit, n’importe quel sens est le bon, car les deux mènent à la même chose. C’est renversant, n’est-ce pas ? Au moins autant qu’une chute apparemment.
