Alice passe à travers le miroir et trouve les pièces d’un jeu d’échecs dans la cheminée près des flammes. Les pièces vont par deux, bras dessus bras dessous. Personne ne les déplace, elles ne sont pas sur un échiquier. Elles se promènent en toute insouciance, elles sont libres. Pour autant, elles ne sont pas mélangées au hasard. Elles vont par couples ou par paires. Près des flammes, on se dit qu’elles pourraient brûler, mais il n’en est rien. Quelle est cette mise en scène ?
Première fois
Les pièces sont blanches et rouges, elles se promènent près des flammes orange, les couleurs de l’aube. La Reine blanche veut rejoindre sa fille, son petit chaton. Par réflexe, Alice la saisit et la déplace. Elle la pose sur la table, en contre-haut. La Reine a le souffle coupé, elle est hébétée, comme si jamais elle n’avait été prise de la sorte. C’est pourtant bien une pièce d’un jeu d’échecs ! Elle devrait être habituée à ce qu’une main humaine la saisisse et la pose là où elle le désire. On dirait que cette Reine n’a jamais vécu cela. La Reine apeurée évoque un volcan qui l’aurait portée jusque là. Alice saisit le Roi blanc à son tour. Lui aussi est pris d’une immense frayeur. Il a du mal à reprendre son souffle et il évoque ce qui vient de lui arriver comme quelque chose de terrifiant, comme si c’était la première fois qu’il était soulevé de la sorte. Quelle est cette étrange mascarade ? Pourquoi les pièces sont-elles dans la cheminée, près du feu et ne ressentent aucune difficulté dans cette situation ? Pourquoi le Roi et la Reine ne sont-ils pas habitués à être saisis et soulevés par une main humaine ?
Toutes neuves
Pour répondre à ces questions, peut-être faut-il commencer par se demander où se trouve la cheminée. Elle se trouve sous le miroir qu’Alice vient de traverser. Sur cette cheminée, il y a un réveil rieur et un vase farceur. On avait déjà compris que cela signifiait que les paramètres de temps et d’espace seraient différents de l’ordinaire. On est de l’autre côté du miroir, les paramètres sont inversés. La cheminée dans laquelle Alice trouve les pièces est donc l’inverse de la cheminée qui se trouvait dans sa chambre. Celle qui était dans sa chambre accueillait un feu qui consumait le bois. Se pourrait-il alors que la cheminée de ce côté-ci produise les pièces de bois parce que le feu qu’elle accueille serait un feu fulgurant, un feu créateur ? Si l’on envisage les choses ainsi, tout prend sens. Le miroir de ce côté-ci a « produit » Alice et les pièces du jeu d’échecs ont été créées par le feu, elles sont neuves et innocentes. C’est pour cela qu’elles vaquent à leurs occupations sans se soucier de rien. Elles vont deux par deux, comme des couples créés lors d’une création originelle. Le Roi et la Reine blancs ne sont pas habitués à être saisis et déplacés pour la simple et bonne raison qu’ils n’ont encore jamais vécu cela. La Reine évoque un volcan qui l’aurait soulevée, cela fait référence au baptême par le feu, et c’est encore l’idée d’un feu fulgurant. Les pièces n’ont encore jamais joué au jeu auquel elles sont destinées. Les pièces blanches et rouges ne sont pas encore séparées, elles vivent ensemble sans animosité, sans esprit de compétition. Le Roi a un carnet dans lequel il écrit ses mémoires, c’est l’image de la page blanche sur laquelle il écrit un début d’histoire, des débuts historiques. Ce feu dans la cheminée et ces personnages qui se baladent les uns à côté des autres, c’est l’illustration d’une cosmogonie, l’aube de la création. Les pièces ignorent ce qui va leur arriver ensuite, elles ne connaissent pas leur destin. Cette thèse est corroborée par une autre scène : lorsqu’Alice aperçoit le jardin et qu’elle voit les cases de l’échiquier, celles-ci sont vides. L’échiquier est vide parce que la partie n’a pas commencé. De l’autre côté du miroir est une histoire qui commence donc par une cosmogonie. Tout ce qui apparaît est nouveau même si cela ressemble à de l’ancien.
