Perdre pieds
Ce qu'elle y trouva
Alice remarque un livre posé sur la table. Elle l’ouvre et essaie de lire. Mais impossible. Elle n’y comprend rien. Le narrateur nous montre ce qu’elle voit. Effectivement, c’est illisible. Alice se dit qu’il s’agit peut-être d’une langue qu’elle ne connait pas. Puis une idée lui passe par la tête. Et s’il fallait mettre ce texte devant un miroir pour pouvoir le lire ? Hourra, ça marche ! Dans un miroir, le texte devient beaucoup plus lisible, car les lettres sont finalement dans le bon sens.
Écriture spéculaire
Ce livre a été écrit à l’envers et c’est dans son reflet que l’on voit les lettres à l’endroit. C’est bel et bien un livre de la maison du Miroir, car dans la maison du Miroir chaque chose est inversée par rapport à la réalité. C’est donc grâce au miroir que l’on rétablit le bon sens. Tout cela est très logique. Le miroir s’avère être l’élément essentiel pour pouvoir voir les choses correctement. Maintenant, Alice peut lire. Elle découvre un poème, le Jabberwocky. C’est un texte à n’y rien comprendre. La première strophe est complètement absconse. Quelle déconvenue ! Il faut lire des mots qui n’existent pas. Comme bien souvent, c’est la première impression d’Alice qui s’avère vraie : il s’agit réellement d’une langue inconnue. Alice lit sans trop comprendre et finit par conclure que quelqu’un doit avoir tué quelque chose. Après une deuxième lecture, c’est aussi ce que l’on peut conclure. On s’aperçoit aussi que seules la première et la dernière strophe sont incompréhensibles. Les strophes du milieu sont écrites dans notre langue et racontent l’histoire d’un garçon qui doit affronter des monstres. Il tue l’un d’eux et rentre victorieux auprès de son père. Ce texte n’est finalement pas si difficile à lire que cela. C’est l’entrée en matière qui embrouille notre cerveau et nous fait croire qu’on ne peut rien y comprendre. La dernière strophe, qui est une reprise de la première, accentue cette impression. Mais en réalité, la quasi-intégralité du texte est tout à fait compréhensible et raconte une histoire somme toute assez classique. Alors, pourquoi avoir truffé ce texte de mots qui n’existent pas ? Peut-être parce que le texte parle de créatures qui elles-mêmes n’existent pas. Les mots incompréhensibles du début sont suffisamment monstrueux pour nous faire imaginer les pires monstres qui soient. La forme de ces mots, ainsi que le titre du poème, soutiennent donc le fond de l’histoire. Regardez maintenant l’illustration de John Tenniel et vous comprendrez qu’il fallait bien des mots bizarres pour évoquer l’étrangeté de ces monstres.
Et si tout cela était comme son nom l’indique ?
Regardons ensemble le titre : Jabberwocky. Ce mot a des racines profondes, comme les plantes et les arbres. On reconnaît le verbe « jabber » qui veut dire parler rapidement et de telle manière que le discours devient incompréhensible. C’est peut-être aussi de cela qu’il s’agit ici : une manière de parler beaucoup trop rapide, qui déforme les mots à tel point qu’ils sont devenus complètement incompréhensibles. Le poème commencerait donc par des mots dits en cascades, prononcés de manière tout à fait obscure. Puis le discours reviendrait à la normale, de telle sorte que l’on peut comprendre ce qui se dit. Et sur la fin, le flot de paroles reprendrait de plus belle, repartant à une cadence infernale. Ce poème serait donc bien l’illustration du « jabbering ».
