Les aventures
Le saut dans le vide
Au pays des merveilles, on ne badine pas avec la morale. Le vol est une chose grave… passible de la peine capitale. Aujourd’hui, on juge le Valet de Cœur. Il est accusé d’avoir volé les tartes de la Reine. Les faits sont avérés, ce sont les vers qui le disent.
Le Lapin-héraut
Le Lapin blanc est réapparu. Cela faisait un certain temps qu’on n’avait plus entendu parler de lui. Il a changé de vêtements. Il porte un tabar, vêtement de l’époque médiévale orné de ses armoiries, les cœurs. Il est le héraut. C’est lui qui transmet les messages. Il est chargé de déclamer les vers accusateurs, ceux qui disent la vérité. Mais que disent ces vers au juste ? Ils disent que c’est le Valet qui a volé les tartes. Tout le monde le croit. Les tartes sont là d’ailleurs, en plein milieu du tribunal. Alice croit qu’il s’agit de la collation, mais il n’en est rien. Il s’agit de l’objet du délit. Mises ainsi en évidence, chacun peut donc bien voir qu’elles ont été volées. Tout cela est manifeste, ça ne fait aucun doute. Le Roi et la Reine de Coeur président au tribunal. Ils ont des coiffes qui montrent leur fonction. Il y a des jurés aussi, ce sont les animaux. Doués de peu de mémoire, ils s’activent à écrire leur prénom sur leur ardoise avant de l’oublier. Le Roi fait une sale tête, la Reine aussi. Ils n’ont pas l’air très contents d’être là. On a vraiment l’impression que, dans leur tête, le jugement est rendu. D’ailleurs, si ce sont les vers qui le disent, on ne voit pas pourquoi on en douterait. On se demande même pourquoi ils ont organisé un procès s’ils sont si sûrs de leur verdict. Le Roi est prêt à en finir rapidement. Heureusement, le Lapin rappelle les règles. Il faut d’abord faire venir les témoins pour qu’ils puissent s’exprimer. Même si le sort de l’accusé est déjà scellé, le Lapin tient à ce qu’on respecte les formes.
Quel fripon ce valet !
Les vers sont clairs, c’est le valet qui a volé les tartes. Tous les indices sont concordants, on a même les tartes qui le prouvent. Pour le Roi, tout cela ne fait aucun doute. Le valet est bel et bien le coupable. La faute à quoi à votre avis ? Et bien la faute à la polysémie ! C’est de cela dont le valet est le plus coupable en vérité. En anglais, le mot qui veut dire « valet » veut aussi dire « fripon, voyou, voleur, personne malhonnête ». Son nom l’accuse, l’enchaîne, le lie irrémédiablement à son statut de personne malhonnête et voleuse. Comment pourrait-il nier être le voyou ? Les vers ne font que corroborer ce que son nom dit déjà. À quoi bon organiser tout un procès dans ce cas, si on connait déjà la nature de l’accusé ? On voit que le Roi et la Reine se demandent un peu ce qu’ils font là, tellement la situation est limpide. Tout cela ne vaut même pas un procès. Ils auraient pu le condamner sans faire tout ce tralala, comme la Reine en a l’habitude ! Rappelez-vous : « Qu’on lui tranche la tête ! »
Vers contre vers
Le statut de voleur du valet est doublement avéré. Les vers sont extrêmement clairs. Mais voilà que d’autres vers viennent d’être trouvés ! Qu’on les lise ! Personne ne sait qui les a écrits, mais peu importe. Ce sont des vers, il faut donc les lire. Le Lapin, notre Hérault, fait ce travail. Il s’agit manifestement de vers qui parlent d’amour. Au départ, Alice et le tribunal n’y voient aucun sens. Le Roi a tout de même l’idée d’en chercher un. Sait-on jamais ? Si ces vers pouvaient avoir un sens, ce serait quand même merveilleux. Le Roi trouve un passage qui lui paraît parler des tartes. Ce n’est pas le cas, mais il se plaît à le penser. Vous savez que le pouvoir de l’imagination n’a pas de limites. En cherchant bien, il trouve que ce passage prouve une nouvelle fois que le valet est bien le voleur. Il est content. Tout cela corrobore ce qu’il veut à tout prix démontrer. Alice intervient, citant un passage un peu plus loin qui dit que tout a été rendu. C’est elle qui triomphe maintenant. Elle s’appuie sur les faits : tout le monde peut voir les tartes au milieu de la salle, elles ont bien été rendues comme le dit le poème. Le Roi acquiesce d’ailleurs, il les montre du doigt ! Il est complètement euphorique et ne s’aperçoit même pas qu’il est en train de se contredire. On est soulagé. Le valet vient d’être innocenté, car ce sont les vers qui le disent. Et même s’ils ne parlent pas de cela, et même si le sens est complètement détourné, peu importe tant que l’on fait dire aux vers ce que l’on veut.
