Le Griffon et l'imaginaire
Rire et sourire
Alice se trouve dans un pays où l’on raconte des histoires. Cela commence avec la souris. Celle-ci raconte à toute l’assemblée des animaux tombés dans la mare l’Histoire de Guillaume le Conquérant. Il s’agit de la grande Histoire, qu’elle connaît d’ailleurs très bien. Mais détrompez-vous, elle ne vend pas cela comme une sucrerie. Elle sait qu’il s’agit d’un discours très sec et c’est pour cela qu’elle le propose. Elle veut sécher tout le monde.
Discours très sec
La souris qualifie elle-même le discours qu’elle va tenir de « très sec ». Elle en vante même les mérites, promettant à tous qu’ils seront secs en un rien de temps. On comprend bien que cette qualité, mise en avant pour l’occasion, est en réalité un défaut. Analysons le discours de la souris pour comprendre ce que cela veut dire. Force est de constater qu’il est très savant, très documenté. C’est une véritable leçon d’Histoire. Il s’agit en réalité d’un texte appris par cœur dans un livre. Il manque donc la spontanéité et l’emphase d’un orateur. La souris ne fait que réciter un texte qui, en réalité, est un texte écrit. On comprend mieux pourquoi elle disait qu’elle allait sécher tout le monde. Entendre à l’oral un texte écrit, c’est assez insupportable. La souris répond pourtant aux standards de l’époque qui voulait que les apprenants se lèvent et récitent. En anglais, on appelait cela le « stand up and recite ». C’est à cette tradition que sacrifie la souris tout en admettant à mi-mots que tout cela est très rébarbatif.
Histoires imaginaires
Le discours de la souris est certes très sec, mais personne ne sèche. Le Dodo prend la relève auprès de toute l’assemblée. Plus tard, Alice rencontre le Chapelier, le Lièvre de Mars et le Loir. Au cours de la discussion, le Lièvre demande à ce qu’on raconte une histoire. C’est le Loir qui devra raconter. Cette fois-ci, il s’agira d’une histoire comme on en raconte aux enfants, une histoire issue de l’imagination. C’est vraiment pour se divertir, pour se faire plaisir. Le Loir commence à raconter l’histoire de trois sœurs. Mais il a bien du mal à avancer. Alice ne cesse de l’interrompre. Elle lui pose des questions. Elle doute ouvertement de la véracité des propos tenus. Elle a vraiment du mal à entrer pleinement dans l’histoire et à se laisser bercer. Normalement, les histoires sont faites pour endormir les enfants, mais là, ça ne marche pas. Par contre, le Loir, qui est le conteur, pique du nez pendant le récit. Le Chapelier s’assure qu’il reste bien éveillé. Pour cela, il le pince, tout simplement. Plus tard, Alice rencontrera la Tortue Fantaisie. Cette dernière lui racontera l’histoire de sa jeunesse, au temps où elle n’était pas encore fantaisie, mais juste tortue. Cette fois-ci, il ne s’agit pas de raconter une histoire parmi tant d’autres, mais de raconter sa propre histoire. Avec la Tortue, Alice va apprendre le récit de soi-même. Au pays des merveilles, on apprend qu’il y a bien des manières de raconter des histoires. On peut raconter quelque chose que l’on sait. On peut raconter quelque chose que l’on imagine. Et on peut aussi raconter parce qu’on se souvient. Donc l’expression « raconter une histoire » ou « raconter des histoires » a de multiples significations.
