Deux en même temps
Contre l'espace
Pas un seul personnage n’est décapité au pays des merveilles. C’est tout à fait paradoxal quand on sait que la Reine de ce pays passe son temps à distribuer des arrêts de mort par décapitation. La tortue a bien eu la tête coupée, mais c’était pour des raisons culinaires. Il ne s’agissait pas d’une décapitation effectuée par un bourreau. Qui plus est, elle en a réchappé. On lui a mis une tête de substitution. Grâce à la tête d’un autre animal, elle est toujours vivante et c’est ce mélange qui constitue la bonne soupe. Donc pas de décapitation au pays des merveilles. Des mots, des mots, rien que des mots.
Le Jabberwocky
Cependant, une décapitation, on finit tout de même par en trouver une. De l’autre côté du miroir, dans un texte écrit à l’envers, lisible uniquement dans ce même miroir. C’est donc dans un lieu bien caché par plusieurs inversions axiales que se niche la seule et unique décapitation des histoires d’Alice. Et l’ironie est bien là : elle n’a pas lieu dans le fil du récit. Elle a lieu dans un texte, une partie elle-même coupée du récit, un récit dans le récit, quasiment illisible. Elle apparaît comme un clin d’oeil ironique, comme un rappel de ce qui aurait pu avoir lieu tout au long du texte, mais qui n’a pas lieu ici et maintenant et surtout, qui n’a pas lieu en présence d’Alice. Il s’agit d’un jeune homme envoyé par son père pour aller couper la tête d’un monstre. C’est l’histoire du Jabberwocky. L’ironie est encore plus flagrante quand on sait que cette tête de monstre est la seule, de tous les personnages qui apparaissent dans le récit, à lancer des jets de lumière. C’est un détail ajouté dans l’illustration de John Tenniel qui fait sans doute référence aux gens qui « fascinaient » au Moyen-Age. La « fascinatio » était un pouvoir exercé par le regard, le pouvoir des yeux qui détruisent. Dans le Jabberwocky, on coupe la tête de celui qui « fascine ». Le fer est plus fort que les yeux. A méditer…
