Tweedledum et Tweedledee sont deux, mais ils ne font qu’un. Quand Alice les rencontre, ils sont enlacés, comme inséparables. Physiquement, ils sont interchangeables, aussi ronds et ovales l’un que l’autre ! Leurs prénoms sont presque complètement identiques, seules deux lettres à la fin les différencient. Dans le dos, ils portent tous les deux l’inscription « Tweedle », qui marque leur identité. Quand ils parlent à Alice, l’un parle pour les deux. Le premier lui demande si elle croit qu’ils sont en cire, le deuxième lui demande si elle croit qu’ils sont vivants. On verra pourtant qu’ils réussissent aussi à être deux. À côté de cela, il en est un autre qui réussit l’exploit inverse. Il est seul, mais Alice craint qu’il ne se coupe en deux. Il s’agit d’Humpty Dumpty. 

Un ferait deux ?

Alice demande à Humpty Dumpty pourquoi il est assis seul sur ce mur. Il lui répond fort justement que c’est parce qu’il n’y a personne avec lui. Au-delà du fait qu’il est unique, Humpty Dumpty est donc bien seul. Et pourtant, malgré le fait qu’il soit unique et seul, il faut deux mots pour composer son nom. Or ces deux mots sont quasiment identiques l’un avec l’autre. La différence entre Humpty et Dumpty, c’est la première lettre, le H et le D. On peut tout de suite remarquer que c’est exactement l’inverse de Tweedledum et Tweedledee dont les prénoms se différencient par la fin, selon deux lettres. Humpty Dumpty est unique, il est seul, mais il faut deux mots pour composer son prénom. Alice se souvient de la comptine qui parle de lui et elle sait qu’il risque de tomber et de se casser. De plus, quand elle voit qu’il affiche un grand sourire, elle se dit que s’il l’agrandit, les deux extrémités de sa bouche risquent de se rejoindre dans son dos et cela ferait qu’il serait coupé en deux. Humpty Dumpty ne semble pas envisager ce risque, il l’assure aussi qu’il ne craint absolument aucune chute. Humpty Dumpty n’a pas peur de la casse, il tend même la main à Alice qui craint, elle, de le faire basculer. La casse, il y en a déjà eu lorsqu’Alice a aidé Tweedledum et Tweedledee à se harnacher. Les deux avaient décidé de se battre et à vouloir trop s’y préparer, ils se sont isolés l’un de l’autre. Leur unité n’est plus ! Cette thématique de l’unité coupée en deux et du double qui forme une unité est répandue dans toutes les cosmogonies. Elle était présente dès le passage du miroir, qui est une cosmogonie. Les pièces du jeu d’échecs sont doubles pour la plupart et, dans la cheminée, elles allaient par deux. Celles qui ne sont pas doubles, comme le roi et la reine, forment un couple, une autre manière d’être deux. Le double qui forme une unité, le couple et l’unité qui porte en elle sa propre scission sont toutes les modalités de l’être primordial. Cette thématique a été expliquée par de nombreux poètes. On se souvient notamment du poème Gingko Biloba de Goethe :

La feuille de cet arbre, qui, de l’Orient
Est confié à mon jardin,
Offre un sens caché
Qui charme l’initié.

Est-ce un être vivant
Qui s’est scindé en lui-même ?
Sont-ils deux qui se choisissent, 
Si bien qu’on les prend pour un seul ?

Pour répondre à ces questions,
Je crois avoir la vraie manière,
Ne sens-tu pas, à mes chants,
Que je suis à la fois Un et double ?

Goethe
Humpty Dumpty tend la main à Alice, il n’a pas peur de tomber.

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