Tuer le temps
Deux est un
De l’autre côté du miroir, Alice trouve une poésie dont elle ne peut déchiffrer ni la première ni la dernière strophe. Les mots sont inconnus et parfaitement indéchiffrables. Elle entre ensuite dans un train dans lequel elle rencontre un moucheron qui l’incite à faire des jeux de mots en rapprochant des mots semblables. Les personnages qui l’entourent sont eux-mêmes des jeux de mots matérialisés. Par la suite, elle entre dans une forêt qui fait oublier les noms. Puis elle rencontre Humpty Dumpty qui lui explique qu’il fait dire aux mots ce qu’il veut, car c’est lui le maître. Vous avouerez qu’il y a de quoi en perdre son latin !
Nouveaux reflets
De l’autre côté du miroir, Alice est amenée à se poser des questions inhabituelles à propos du langage. À quoi servent les mots que l’on ne peut pas déchiffrer ? Alice est initiée à la pratique du jeu de mots qui crée des réalités invraisemblables. Elle fait aussi l’expérience de la perte des noms. Si l’on n’a plus les noms, quelle est la conséquence ? Alice découvre que si elle perd son nom, elle perd son identité. Pourquoi toutes ces mises en situation inhabituelles arrivent-elles de l’autre côté du miroir ? Y a-t-il un lien entre la volonté d’aller au-delà du reflet et cette mise en perspective du langage ? Peut-être. Quand on est face à des mots indéchiffrables, on ne peut leur associer aucune image, ils n’ont donc aucun reflet dans notre esprit. Les jeux de mots quant à eux permettent de créer des réalités qui n’existent pas. Un jeu de mots crée donc du jamais vu, quelque chose qui n’est répertorié nulle part en tant que signifié. Si on perd les noms, les phrases comportent des ombres, comme dans la forêt. Une ombre c’est quelque chose que l’on ne voit pas, il manque un reflet. Dans toutes ces situations, le langage crée des signifiants qui n’ont pas de reflet connu. Il manque des signifiés stables. La rencontre avec Humpty Dumpty va exacerber ce problème. Ce personnage haut en couleur fait dire aux mots connus ce qu’il veut. Il associe arbitrairement un mot à une signification tout à fait inattendue et il enlève par là même au mot sa signification habituelle. Lors d’une discussion avec lui, comment savoir alors ce qu’il veut dire ? Toute communication avec lui semble impossible. Et pourtant, c’est lui qui trouve une clé de lecture au poème incompréhensible ! Les mots-valises dont il explique le principe à Alice fonctionneraient bien selon une logique stable. C’est rassurant. Mais il faut néanmoins recréer systématiquement des signifiés, car qui dit nouveau signifiant dit nouveau signifié. On est au-delà des reflets habituels, au-delà du miroir.
