L'aube de la vie
Tuer le temps
Alice entre dans la maison de la Duchesse. Elle la découvre assise en plein milieu avec un bébé dans les bras. Elle découvre aussi un chat par terre qui sourit. Immédiatement, Alice demande pourquoi ce chat sourit. La Duchesse lui explique qu’il s’agit d’un Chat du Cheshire et que c’est la raison pour laquelle il sourit. Alice avoue qu’elle ne savait pas que les chats du Cheshire souriaient tout le temps. Elle dit aussi qu’elle ne savait pas que les chats pouvaient sourire. La Duchesse dit qu’ils le peuvent tous et que la plupart le font. Alice rétorque qu’elle n’en connait pas. Par trois fois, Alice vient d’avouer son ignorance. La Duchesse a dû faire le compte et elle s’est bien aperçue qu’Alice totalise un grand nombre de méconnaissances. C’est la raison pour laquelle elle lui dit qu’elle « ne sait pas beaucoup ». La formule est maladroite, mais elle veut bien dire ce qu’elle veut dire. Alice ne totalise que des ignorances, des méconnaissances et des non-savoirs !
Androgynie
Alice ne sait pas que les chats peuvent sourire pour une raison sans doute assez simple : sourire est le propre de l’homme donc le sens commun exclut la possibilité qu’un chat puisse sourire. L’ignorance d’Alice est en partie liée à une limitation de ses conceptions. Pour « savoir » tout ce que la Duchesse estime qu’Alice devrait savoir, il faut envisager de surpasser les oppositions classiquement admises, il faut intégrer le principe d’une coïncidence des opposés, autrement appelée coencidentia oppositorum. La Duchesse met Alice d’autant plus facilement sur la voie qu’elle est elle-même une représentante de ce phénomène. Elle a une tête énorme qui ressemble plus à celle d’un homme qu’à celle d’une femme. La Duchesse est androgyne, à la fois mâle et femelle. Comme l’explique Mircea Eliade dans Mythes, rêves et mystères, dans la Terre-mère, l’androgynie est une coïncidence des opposés. Il explique aussi que l’androgynie chez les Dieux n’exclut nullement la féminité ou la masculinité. La Duchesse est androgyne et elle est féminine. C’est plus ou moins aussi le cas de la Reine. La coïncidence des opposés n’exclut pas la prédominance de l’un des constituants. Si on applique ce principe au chat, on s’aperçoit qu’un chat qui sourit, c’est toujours un chat. Intégrer le sourire dans le concept du chat n’enlève rien au fait que c’est toujours un chat. Il s’agit bel et bien du principe de l’androgynie tel que l’explique Mircea Eliade.
