Autre côté du miroir, Jabberwocky

Jabberwocky : le mythe

By

Le Jabberwocky est un poème en vers avec des rimes croisées. La première et la dernière strophe sont incompréhensibles, car l’auteur a créé des mots jamais usités que l’on ne peut pas décoder. Ce poème est « fermé » sur lui-même, encerclé par un début et une fin identiques et incompréhensibles. Cette structure fait penser à la phrase qu’Alice avait prononcée lorsqu’elle avait essayé de rentrer en contact avec la souris dans Alice au pays des merveilles. Le début et la fin de sa phrase étaient identiques, mais compréhensibles et séparés de la phrase par une virgule. Il s’agissait d’une apostrophe à la souris. Pourquoi, dans le Jabberwocky, l’auteur a-t-il voulu encercler un poème de deux strophes identiques et incompréhensibles ? 

Cosmogonie

Inventer des mots nouveaux ou donner un sens nouveau aux mots est le propre de la poésie comprise comme une volonté de recréer le langage. Les mots nouveaux créés par l’auteur du Jabberwocky sont des hapax qui renferment le secret que l’auteur a bien voulu y mettre. Ce début et cette fin sont mystérieux, mystérieusement identiques. Comme on avait pu le démontrer à propos de la phrase prononcée par Alice à destination de la souris, si début et fin sont identiques, on a une coencidentia oppositorum. Il s’agit de l’idée du serpent qui se mord la queue. Cette poésie est comme un cercle fermé par des verrous incompréhensibles. Recréer un langage, ne pas employer le langage courant qui sans doute ne suffit plus, c’est une manière de s’extraire du temps et de la durée. C’est une refondation plus ou moins comparable à une cosmogonie. Un tel acte poétique est donc un acte mythique et le Jabberwocky accède ainsi au rang de « poésie mythique ». Mircea Eliade parle de cela dans Mythes, rêves et mystères : 

Faut-il rappeler combien la poésie lyrique reprend et prolonge le mythe ? Toute poésie est un effort pour recréer le langage, en d’autres termes pour abolir le langage courant, de tous les jours, et inventer un nouveau langage, personnel et privé, en dernière instance secret. Mais la création poétique, tout comme la création linguistique, implique l’abolition du temps, de l’histoire concentrée dans le langage – et tend vers le recouvrement de la situation paradisiaque primordiale, alors qu’on créait spontanément, alors que le passé n’existait pas, car il n’existait pas de conscience du temps, de mémoire de la durée temporelle. Mythes, rêves et mystères Mircea Eliade

Un poème aux entrées mystérieuses.

En savoir plus sur Derrière le voile de l'illusion

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture