Grandir
De la terre au ciel
Il y a de l’écho entre les extrémités. Mais de quelles extrémités parle-t-on ? Celles du corps évidemment ! Ce qui arrive à l’une arrive à l’autre. Ou bien ce qui n’arrive pas à l’une arrive à l’autre. Regardez ce qui arrive au Chapelier lors de l’audience.
Enlever devient perdre
On demande au Chapelier d’enlever son chapeau. Il répond que ce n’est pas le sien. Par cette réponse, il fait comprendre qu’il n’enlèvera pas le chapeau qu’il a sur la tête. En effet, comme ce chapeau n’est pas le sien, il ne peut pas faire ce qu’on lui demande, car ça ne correspond pas à la réalité. Il est un portefaix. Il faut sans doute que ce soit un acheteur qui lui enlève le chapeau. Quelle logique irréprochable ! Qui plus est, il se fait aussitôt traiter de voleur. La belle affaire ! Personne ne voit qu’il n’en est rien. Il est vendeur, il n’est pas voleur. Pourtant, ils veulent tous croire à ça. L’occasion est trop belle de pouvoir accuser quelqu’un. Lors d’un procès comme celui-là, il est très important de trouver des coupables. Le Chapelier prend peur, il tremble. Cette accusation le déstabilise. Il tente de se justifier, en vain. On ne l’écoute pas et on ne cherche absolument pas à comprendre son point de vue. Regardez ce qui arrive : il tremble tellement de la tête aux pieds qu’il en perd ses chaussures. Il sortira même de l’audience en chaussettes, le chapeau rivé sur la tête. Ses chaussettes sont rayées : les rayures du condamné. Il est entré dans ce tribunal en Chapelier, son chapeau l’a accusé, il en ressort en condamné. On savait déjà qu’il était portefaix, on voit maintenant qu’il porte bien d’autres fardeaux. En laissant derrière lui ses chaussures, il laisse son ancien statut. Il vient de perdre pieds. L’ironie c’est que le tribunal demandait un acte de politesse. En quittant ses chaussures, le Chapelier réalise un acte d’impolitesse. Il y a donc une double inversion : inversion des faits et inversion de leur signification sociale. Dans cet exemple, ce qui n’arrive pas à l’une des extrémités arrive à l’autre, mais aussi ce qui arrive à l’une a des conséquences sur l’autre. C’est différent du cas de la Tortue. Tout l’objet de son histoire tourne autour d’un événement terrible, survenu un jour où elle a perdu la tête. Elle n’arrivera jamais à raconter cet épisode à Alice, car elle est bien trop occupée avec l’histoire de son école au fond de la mer. Vous voyez bien qu’elle a perdu la tête, car le Griffon lui avait bien dit que la petite fille venait pour entendre son histoire. Toujours est-il que la tortue a perdu la tête, remplacée depuis par une autre. Jamais, au grand jamais, elle n’évoquera le fait qu’elle a aussi perdu les pieds. Et pourtant, si on regarde bien l’illustration du livre, on voit que c’est le cas. Enfin, si on veut être parfaitement exact, il faut dire qu’elle a plutôt gagné des pieds et perdu des nageoires. Chez elle, toutes les extrémités on été remplacées !
Jouer avec les extrémités
Entre les extrémités, il y a de l’écho et bien souvent, elles tentent de se rejoindre. On l’a vu avec les merlans qui mettent leur queue dans leur bouche. C’est une manière assez courante de faire se rejoindre les extrémités, mais ce n’est pas la seule. Alice a fait une autre expérience dans ce genre au tout début de l’histoire et vous allez voir la différence. Rappelons les faits. Elle avait bu le contenu du flacon « Bois-moi » lorsqu’elle était dans la grande salle. D’un coup, elle avait rapetissé, de sorte que sa tête s’était considérablement rapprochée de ses pieds. L’extrémité du haut se rapprochait dangereusement de l’extrémité du bas. Elle avait pu comparer ce qui lui arrivait à une bougie qui se consume. Et l’idée lui était venue qu’elle aurait pu complètement disparaître. La vraie question était : qu’était-il en train d’advenir de son corps ? Et s’il disparaissait complètement ? En jouant comme cela avec les extrémités, vous voyez qu’on en arrive à des extrémités. Par chance, elle n’avait pas complètement disparu. Il restait un petit bout d’Alice.

The hatter is a thief. Oh no, sorry, he’s a salesman.