Alice rencontre la Duchesse alors qu’elle est assise dans sa cuisine. Elle tient un bébé dans son giron. Fabuleuse scène de maternité dans un cadre très réaliste de la vie quotidienne ! Comme dans les peintures profanes de la Mère à l’Enfant, le bébé est de sexe masculin. Malheureusement, la Duchesse-mère ne respire ni la joie ni le bonheur. Elle n’a pas la tête d’une mère épanouie. Ce ne sont pas les effusions d’amour maternel.
Mauvaise mère
La Duchesse représente la mauvaise mère. Elle n’est pas douce avec son enfant, elle le secoue sans ménagement. Elle le lance dans les airs. Ce bébé sans doute braillard crie de plus belle. La Duchesse lui chante une comptine assez sordide, dans laquelle elle lui explique comment elle va le torturer. Elle lui reproche également de faire exprès de crier, pour l’ennuyer. Le bébé est coupable, alors qu’il est la victime d’une adulte en souffrance. Mais tout cela est dit en chanson, dans une berceuse. On se demande s’il ne s’agit pas uniquement de second degré. Pourtant, quand on la voit lancer et rattraper l’enfant, on se dit que la réalité est bien triste. Comble du comble, elle le considère comme un animal. Elle le nomme « cochon ». Quelle désastreuse vision de son enfant ! Comme c’est dégradant ! Dans l’univers carrollien, c’est un des rares exemples de glissement de l’humain vers l’animal, l’inverse des glissements habituels de l’animal vers l’humain.
Des traits de la Reine ?
La Duchesse ne serait-elle pas inspirée elle aussi de la Reine Victoria ? On sait que l’enfantement a conduit cette Reine plusieurs fois à tomber en dépression. Victoria ne désirait pas être mère et n’éprouvait pas beaucoup d’épanouissement à élever ses enfants. Elle n’hésitait pas à s’exprimer sur la laideur des enfants et à dire combien tout cela la repoussait. Elle se positionnait en mère vexée par ses enfants. S’il s’avérait que la Duchesse est bel et bien inspirée de l’histoire intime de la Reine Victoria, elle en serait tout de même une caricature bien acerbe et cruelle.
