Apparences, Philo avec Alice

Philo : Les apparences sont-elles des évidences?

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Les apparences, c’est ce que l’on voit. Alice voit les portes autour de la longue salle. Elle voit le Chat du Cheshire sur sa branche. De chacune de ces choses, il n’y a aucune raison de douter. Elle voit ce qu’elle voit. C’est parfaitement immédiat. Dans cette immédiateté, la perception et le perçu sont identiques. Une porte est une porte, un chat est un chat. C’est évident. Alors, qu’est-ce qui pourrait nous faire douter de ces certitudes ? 

L’apparence dit-elle tout ?

Avec un peu d’expérience, Alice est bien obligée de constater que les premières apparences ne lui ont pas tout dit. Les portes, qu’elle pouvait présumer pouvoir ouvrir, ne s’ouvrent pas. Le Chat du Cheshire n’est pas un chat comme les autres, il apparaît et disparaît en un clin d’œil. Donc au fil du temps, Alice doit interpréter différemment les premières apparences. Petit à petit, elle s’aperçoit de tout ce qu’elles ne lui ont pas dit. Alors, comment croire encore que les apparences sont évidentes ?

Les apparences et l’expérience

Que fait-on quand on croit que les apparences sont parfaitement évidentes ? Et bien, on croit qu’au premier instant elles nous révèlent tout ce qu’il y a à savoir. Or, il apparaît maintenant avec clarté qu’il n’en est rien. Sur le long terme, leur évidence est largement ébranlée. Et même si elles restent les mêmes, l’interprétation que l’on en fait peut changer avec le temps. Mais alors, qu’est-ce qui n’est pas évident ? Est-ce ce que l’on voit ou bien est-ce ce que l’on en comprend ? D’où vient le problème ? Du perçu ou du sujet percevant ? Reprenons. Alice voit des portes et elle voit un chat. Elle voit ce qu’elle voit. Il n’y a pas à en douter. Mais alors, peut-être est-ce dans l’interprétation qu’il y a un problème. Prenons l’exemple du chat du Cheshire. Au tout début, elle pouvait dire qu’il « est un chat » (même s’il est vrai qu’elle n’avait jamais vu de chat qui sourit). Puis, au bout d’un moment, elle s’aperçoit qu’il « est comme un chat » et aussi « pas comme un chat ». Son expérience auprès de lui lui fait prendre de la distance par rapport à sa première perception. On comprend alors qu’on peut avoir plusieurs perceptions d’un même phénomène.

Différence entre la perception et la chose perçue

L’écart se creuse de plus en plus entre une perception immédiate et le perçu. L’addition de plusieurs perceptions crée une image de plus en plus vraie de ce qui est perçu. Mais l’apparence première seule a une mince valeur de vérité par rapport à ce dont elle témoigne. Au regard de ce qui est perçu, elle n’est donc pas une évidence. Par contre, un ensemble de perceptions relatives à un phénomène permet d’affiner une première perception. Alice comprend petit à petit comment fonctionne le chat qui est, à vrai dire, comme un hologramme de chat. Dire qu’il est à la fois « comme un chat » et « pas comme un chat » est maintenant plus vrai que de dire simplement qu’il « est un chat ». La première interprétation est rendue caduque.

Le problème du langage

La première interprétation était quelque peu erronée. Donc, ce qui n’est pas évident, c’est la première interprétation. Et pourtant, tout au début, c’était bien elle que l’on prenait pour évidente. Mais au fond, c’est quoi l’interprétation ? Ici, on voit que c’est une mise en mots trop rapide. Alice nomme immédiatement ce qu’elle voit. Elle voit « comme des portes », mais elle dit tout de suite que « ce sont des portes ». Elle voit en réalité « comme un chat », mais elle dit tout de suite que « c’est un chat ». Une fois la perception immédiatement catégorisée, c’est-à-dire nommée, elle ne remet plus en question ce qu’elle a nommé. C’est comme une vérité. Il n’y a pas de mise en doute de cette nomination ou dénomination. Seule la confrontation avec l’expérience oblige à se poser des questions. Examinons donc l’erreur. Des mots sont immédiatement plaqués sur une apparence. Comme cela se fait dans la plus pure immédiateté, ça paraît parfaitement évident. Le lien se fait automatiquement. C’est considéré comme évident par le cerveau donc ce n’est pas questionnable. Mais, ici, nous sommes bien obligés de constater que ce lien immédiat entre images et mots pose problème. C’est lui qui est source d’erreurs. Au fil du temps, on s’aperçoit qu’il faut peut-être reconsidérer la dénomination. Peut-on toujours appeler les portes des portes étant donné qu’elles n’en ont apparemment pas la fonctionnalité ? Ce sont peut-être de fausses portes, des trompe-l’œil, on ne sait pas. Idem pour le chat. Peut-on toujours appeler ce chat un chat ? Pourquoi ne l’appellerait-on pas « apparition » au lieu de « chat » ? 

Qui prend les apparences pour des évidences ?

On comprend que ce n’est pas l’apparence qui trompe, mais le sujet percevant qui se trompe. C’est lui qui prend les apparences pour des évidences en les interprétant trop rapidement. Les apparences sont ce qu’elles sont. Elles disent ce qu’elles disent et taisent ce qu’elles taisent. Mais le sujet percevant n’en sait rien. Il croit savoir alors qu’il ne sait pas. Croyant savoir, il construit une connaissance sur une base partielle. Il doit comprendre que si la perception est bel et bien immédiate, il est très dangereux d’en faire une interprétation elle-même immédiate. L’interprétation demande un recul certain et ne peut pas se satisfaire de l’immédiateté. La preuve avec l’interprétation du chat comme étant un chat ou des portes comme étant des portes. À chaque fois, c’est tout comme, mais ce n’est pas. Donc c’est l’interprétation de l’apparence qui n’est pas du tout évidente. La perception ne permet pas de conclure à une réalité. Les apparences ne sont pas évidentes à interpréter.

Apparences, apparences, nous direz-vous ce que vous êtes ?
Peut-on savoir ce que l’on voit ? Certes, il y a des apparences. Mais est-il si évident de les interpréter ?

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