Alice a reçu une couronne, mais pas l’autorisation de se proclamer Reine. Elle a passé un examen auquel elle n’a obtenu aucune bonne réponse. Pour comble d’ennui, les deux Reines se sont assoupies contre elle et la fillette ne réussit pas à les réveiller. Alice est coincée entre les deux Reines et n’a pas d’autre option que d’attendre qu’elles se réveillent. Pour couronner le tout — si l’on peut dire — les deux Reines se sont mises à ronfler. Elles « bloquent » Alice qui doit subir ce désagrément sonore sans se plaindre. C’est odieux !
La porte du destin
Alice se trouve dans une situation délicate. C’est alors que quelque chose de doux et harmonieux se produit. Le ronflement des deux Reines se transforme en musique. Alice distingue une sorte de chant. Serait-ce de bon augure ? Peut-être. Les deux Reines essaieraient-elles de lui dire quelque chose à travers le sommeil ? Comme si leur chant était prophétique, les deux Reines disparaissent, ne laissant derrière elles que ce chant. À ce moment, Alice se retrouve face à une porte surmontée d’une arche sur laquelle est inscrit « Alice Reine ». Les deux Reines assoupies ne lui ont pas dit qu’elle était devenue Reine, mais qu’importe. Si c’est marqué dans la pierre, la messe est dite. L’examen de passage n’était qu’une mascarade. La porte devant Alice est un passage de plus vers son nouveau statut de Reine. Mais vous l’aurez deviné, une fois de plus le passage s’avère impossible et on pourra à bon droit se demander si cette porte constitue bien un passage. La porte reste fermée. Il y a deux sonnettes, mais aucune n’est destinée à Alice. Pourtant, comme l’indique l’inscription, cette porte est destinée à Alice en personne. On pourrait se dire que s’il n’y a pas de sonnette pour Alice c’est parce que la porte va la reconnaître immédiatement comme celle à laquelle elle est destinée. Mais les choses ne se passent pas du tout ainsi. Il n’y a pas de laquais préposé à l’ouverture de la porte. Bien sûr, le comble ne s’arrête pas là. Il est plus profond que cela et Lewis Carroll aime à l’approfondir. Un serviteur placé de l’autre côté de la porte l’ouvre pour dire qu’elle ne s’ouvrira à personne avant deux semaines. Il ouvre la porte pour dire qu’elle reste fermée, quelle ironie ! C’est une nouvelle déclinaison du concept de la « fermeture d’une porte » dont on avait déjà démontré qu’elle peut être toute relative. Ce serviteur ne remarque même pas la présence d’Alice devenue Reine. Alice se trouve pourtant devant la bonne porte, celle qui affiche son destin, et personne n’est là pour la reconnaître. Le comble est profond ! Une fois de plus, Alice est et n’est pas. Elle est Reine, elle est reconnue comme telle et pourtant, on ne la reconnaît pas physiquement. On voit que les étapes pour devenir Reine sont bien difficiles, car à chaque fois Alice est Reine sans l’être. C’est sans doute l’illustration du « devenir ». Si on devient, c’est qu’on est sans être, et si ce n’était pas le cas, on serait. Alice aurait maintenant besoin d’être « accueillie » comme une Reine, car le voir marqué dans la pierre ne suffit plus. Mais personne ne l’accueille. Une question cruciale se pose alors : cette porte surmontée d’une inscription confirme-t-elle vraiment qu’Alice est une Reine ? Quelle est la signification de cette porte ? Le passage vers le statut de Reine ne serait-il pas plutôt irrémédiablement fermé ? Que faut-il comprendre ?
