Il n’y a personne. Alice est formelle. Elle n’a vu personne. Le roi est ébahi. Quelle acuité ! Comment fait-elle ? Lui aussi aimerait bien voir personne. Si seulement il avait des yeux comme ceux d’Alice, capables de voir ça ! Lui, ça ne lui est jamais arrivé. Et à une pareille distance, ce n’est même pas la peine d’y penser ! On comprend que le roi est envieux. 

Quelqu’un

La seule chose que le roi arrive à voir, c’est quelqu’un. Les personnes réelles, disons. C’est bien décevant voyez-vous. Et encore ! Il a des yeux un peu faibles, il arrive à peine à les voir. La lumière le rend un peu aveugle. Alice continue à scruter l’horizon. Elle met la main sur ses yeux, justement pour ne pas être aveuglée. Cette fois-ci, elle distingue quelqu’un ! Voilà autre chose ! Ce quelqu’un est un messager. Il n’est pas du tout bizarre, contrairement à ce qu’Alice pourrait penser. Il est simplement anglo-saxon. Bizarre et anglo-saxon, ce n’est pas pareil. À partir du moment où on le sait, on comprend qu’il n’est pas bizarre. Bon, si on fait les comptes, Alice a bien vu deux individus sur la route : d’abord personne et ensuite quelqu’un. Le deuxième, le messager, arrive enfin. Le roi lui demande de la nourriture, puis reprend avec lui le fil des derniers événements. Le roi a bien sûr parfaitement en tête ce que vient de lui dire Alice. Sur la route, il y avait personne. Or, le messager vient d’arriver en premier. Le roi, très logique, en conclut que le messager a bien dû doubler cette personne. Le messager confirme. Il n’a doublé personne sur la route. C’est bien ça, Alice l’avait bien dit. Donc évidemment, personne marche plus lentement que le messager, ou plutôt personne ne marche plus lentement que le messager. Et pourtant, celui-ci est arrivé hors d’haleine. Comme il le dit, il a fait de son mieux, il s’est dépêché. C’est normal, il est messager. Il doit se dépêcher, cela fait partie de ce qu’il a à faire. S’il ne faisait pas cela, les messages n’arriveraient jamais. Il assure que personne ne marche plus rapidement que lui. Le roi n’est bien sûr pas d’accord. Personne ne marche pas plus rapidement que le messager. C’est une question de logique. Si personne marchait plus rapidement que le messager, il serait déjà là et il aurait été là avant le messager. Enfin bref. Personne a bien des qualités et bien des défauts, mais il faudra encore un peu de temps pour s’accorder sur ses fameuses qualités et ses fameux défauts. Déjà, si on était d’accord sur son existence ou sur sa non-existence, ça permettrait de lever bien des malentendus. Mais bon, soyons francs et soyons anglais. Soyons même anglo-saxons ! Il ne s’agit pas d’un malentendu. Il s’agit encore une fois d’une polysémie ! En tout cas, notre messager a fait de son mieux. On peut le croire s’il dit qu’il s’est dépêché. Pourtant Alice avait l’air de dire qu’il avançait lentement. Il faudrait peut-être que ce messager arrête de faire toutes ses manières d’Anglo-Saxon et qu’il se concentre sur la route. 

Personne sur la route.

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