Les cadeaux de la violence
La bataille des roses
Le Jabberwocky lance un défi : comment faire pour le déchiffrer ? Pour une écolière de bonne famille comme Alice, à qui on intime régulièrement de lire, l’enjeu est primordial. Quand elle le découvre, le texte est comme verrouillé de bout en bout, car les lettres ne sont pas dans le bon sens. On reconnaît la présence de mots, mais c’est bien tout ce qu’on peut en dire. Alice cherche donc la clé de lecture. C’est en se souvenant du lieu particulier dans lequel elle se trouve qu’une idée lumineuse va germer. Et s’il fallait le mettre devant un miroir ? L’idée est la bonne. Dans le miroir, les lettres sont dans le bon sens. Le ton vient d’être donné : le défi consiste à trouver le sens, selon plusieurs modalités.
Traducinterprédéchiffrage ?
Il va falloir trouver le sens ! Vous vous doutez bien que cette phrase peut avoir plusieurs sens, comme toujours au pays des merveilles et de l’autre côté du miroir. La première étape du défi vient d’être relevée. Les lettres sont désormais dans le bon sens. Alice peut désormais lire le texte. Mais le défi continue, il faut encore trouver la signification. Toujours ce problème de sens qui réapparaît. Ça ne va pas être facile, étant donné que certains mots sont complètement inconnus. Y aurait-il un miroir qui donnerait le sens des mots ? Apparemment pas. Comment se faire aider ? Y a-t-il un dictionnaire auquel Alice pourrait se référer ? Non plus. Alice pourrait avoir recours à un traducteur peut-être, mais elle n’en rencontre pas. Pour comble de tout, elle va s’adresser au personnage qui fait dire aux mots ce qu’il veut. Il s’agit d’Humpty Dumpty. On peut se demander si ça ne risque pas de faire empirer la situation. On a besoin d’un traducteur fiable, pas de quelqu’un qui soudoie tel ou tel sens. Finalement, la prestation d’Humpty Dumpty se révèle assez satisfaisante. Il relève le défi avec brio. Il trouve un sens à tous les mots qui posent problème. Pour lui, cela semble couler de source, comme si tous ces mots étaient d’une limpidité parfaite. Contrairement à ce qu’on aurait pu penser, sa méthode n’est pas tout à fait arbitraire. Il donne une clé de déchiffrement qui vaut pour tous les mots bizarres. Il suit une règle de lecture selon laquelle les mots sont formés de plusieurs mots tronqués et mis bout à bout : un amas de mots. Il explique à Alice qu’il s’agit de mots-valises, « portmanteau-words ». Voici une nouvelle illustration de la fameuse « imagination créatrice ». Freud avait bien dit que l’imagination est créatrice, mais qu’elle ne crée jamais à partir de rien. L’imagination créatrice, ce sont de nouvelles images qui n’existent pas dans la réalité. On avait vu, dans Alice au pays des merveilles, que le Griffon était un produit de cette imagination créatrice. On s’était aperçu que les cartes, telles qu’elles sont représentées par John Tenniel, sont aussi le produit de l’imagination créatrice. Dans le premier livre, cette imagination était surtout tangible dans les illustrations. On pouvait difficilement la déceler dans les mots qui étaient utilisés. Avec les mots-valises de l’autre côté du miroir, la situation est inverse. C’est la conception des mots eux-mêmes qui traduit la création de l’imagination. Il s’agit d’une langue imaginée à partir des mots existants. Il faut les déchiffrer pour ensuite se faire une image qui correspond à leur signification.
