Ah ! Ces satanés homophones ! Ils vous feraient perdre le fil de n’importe quelle conversation ! Regardez ce qui arrive à Alice. Au moment où la souris veut lui raconter son histoire (« tale » en anglais), Alice comprend que la souris veut lui parler de sa queue « tail ». Un mot concret remplace un mot abstrait. Est-ce que ça veut dire qu’Alice a vraiment compris autre chose ?
Lapsus créateur
Dans son Introduction à la psychanalyse, Freud explique que la « fausse audition » dont est victime Alice s’appelle aussi un lapsus d’audition. Ce lapsus est dû à une influence perturbatrice : l’image du corps de la souris. Voyons la scène : c’est la souris qui parle. Alice, en l’écoutant, est influencée par son image corporelle. Elle l’a sous les yeux, elle est un peu hypnotisée. Donc Alice est influencée par sa vision au moment où elle est en pleine audition. Un sens influe sur un autre et ici c’est la logique la plus élémentaire qui est la tendance troublée. Le lapsus est là parce que l’homophonie est parfaite. Mais celle-ci n’explique pas tout… Comment Alice peut-elle se méprendre à ce point ? Il y a un gouffre entre le mot « histoire » et le mot « queue ». Le sens initial est complètement perdu. La phrase qu’elle a entendue n’a absolument aucun sens. Elle aurait dû s’en apercevoir immédiatement. Or, voyez-vous, c’est là justement que les choses naissent sous un nouveau jour. En réalité, Alice réussit immédiatement à donner un sens à ce qu’elle comprend, poétique cette fois-ci. Et on la voit créer sous nos yeux une histoire en forme de poésie, comparable à un calligramme en forme de queue. Ce lapsus est créateur. Alice se fait poétesse. Donc c’est l’instance de l’imagination qui a pris le pouvoir. Celle-ci réussit à faire quelque chose d’une phrase sans aucun sens logique. L’intrusion d’une image incongrue est retravaillée avec brio.
