La magie plus que la rationalité
Le retard c'est mortel
« Qui suis-je ? ». La question se pose souvent lorsque l’on grandit. Peut-être parce que le corps se transforme. C’est ce qui arrive à Alice. Dès son arrivée au pays des merveilles, elle vit des transformations physiques très inattendues. C’est inopiné et parfaitement incontrôlé. Après deux transformations, après avoir constaté que tout est vraiment bizarre aujourd’hui, elle se demande maintenant si elle est encore identique à elle-même. Force est de constater que la réponse à cette question n’est plus aussi naturelle qu’avant. Le matin même, elle aurait répondu sans hésitation. D’ailleurs, la question ne se serait même pas posée. Maintenant, rien n’est plus sûr. Preuve que le doute s’est installé. Se poser la question, c’est déjà douter.
Elle était Alice
Le matin même, Alice était Alice. Vous trouvez que c’est une lapalissade ? Sans doute. Et alors ? Au moins, c’était une certitude. Aucune question ne se posait. N’ayant connu aucune altération, elle jouissait de la plénitude d’une identité parfaite. Elle ne connaissait ni le doute ni l’incertitude. Dans le monde bien rangé dans lequel elle se trouvait, au milieu de sa famille, elle connaissait son identité. C’était on ne peut plus simple : elle était qui elle était. On peut sans doute dire qu’elle savait qui elle était. C’était du solide. Mais ce n’est plus le cas. Son corps a changé. Elle est donc différente d’avant, elle n’est plus elle-même. Son identité du matin, qui reposait sur une certitude identitaire, n’est plus.
Est-elle une autre ?
Alice ne sait plus où elle en est, elle ne sait plus qui elle est. Les transformations physiques entraînent des perturbations psychiques. Son identité parfaite a été ébranlée. Pensant qu’elle n’est plus elle-même, elle se demande si elle ne serait pas une autre. Elle passe en revue les différentes petites filles de son entourage et se demande si elle n’est pas en réalité une telle ou telle autre. Il y a plusieurs possibilités. Elle cherche dans ses amies. Dans tel cas, elle aurait telle vie, dans tel autre cas, elle aurait telle autre vie.
Les autres, le repoussoir
Alice se compare avec des petites filles qu’elle connaît. Cela lui permet de constater qu’elle n’est ni telle autre ni telle autre. Elle finit par comprendre qu’elle n’est pas les autres. Elle en revient donc à une certitude : elle est qui elle est. Elle est elle. Mais ce constat est bien stérile. La phrase est juste, mais n’a pas de contenu. À part dire qu’« elle est elle », elle ne sait toujours pas qui elle est. C’est l’aporie. Donc la question « qui suis-je ? » n’a plus de réponse, car Alice n’est même plus capable de se donner un prénom.
Identique malgré les changements
Alice chemine. Elle finit par s’apercevoir qu’elle n’est pas une autre. Même si son corps a changé, elle est toujours elle-même. Un temps auparavant, elle avait fait le constat qu’elle n’était plus elle-même. Maintenant, elle fait le constat que c’est pourtant le cas. Elle est donc revenue à l’identique, si l’on peut dire. Mais elle a cheminé et maintenant c’est conscient alors qu’avant ça ne l’était pas. Maintenant, elle sait qu’elle est elle-même. On peut le dire de manière impersonnelle : on sait qu’on est soi-même. C’est le « soi » qui vient d’apparaître. Elle a désormais conscience de son « soi ».
Quelle est-elle ?
La période du doute absolu est passée. Alice a récupéré des certitudes. Cependant, la question « Qui suis-je ? » n’a toujours pas de réponse. C’est l’adversité qui va l’obliger à sortir de sa coquille. Une fois de plus, elle grandit plus que de mesure et se retrouve confrontée à un oiseau qui la prend pour un serpent. Malgré toutes les apparences qui montrent le contraire, Alice affirme haut et fort à l’oiseau qu’elle n’est pas un serpent, mais bien une petite fille. Nous voilà rassurés. Le fond du problème est réglé.
Est-ce qu’elle sait qui elle est ?
Alice est une petite fille. Très bien. Vous trouvez que cette réponse est suffisante ? Vous trouvez qu’avec une réponse pareille on a répondu à toute la question ? En fait, elle vient de dire à l’oiseau ce qu’elle est. Elle est une petite fille. C’est son genre, sa catégorie parmi les humains. Mais est-ce que cela signifie qu’elle sait qui elle est ? C’est une autre question. La question « Qui suis-je ? » est la plus nominative, la plus atomique possible. Chacun est un « qui » et aucun ne saurait être réduit à un « quoi ». Or, en disant qu’elle est une petite fille, elle nous révèle son « quoi ».
