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L’enfer d’être à l’heure

Au pays des merveilles, quelques personnages vivent l’enfer à cause de l’heure. Pour les uns, c’est l’enfer pour être à l’heure, pour les autres c’est l’enfer d’être à l’heure. Attention, ce n’est pas la même chose ! Mais dans les deux cas, il semble que ça rend les gens fous et inaccessibles. En effet, être obligé d’être à l’heure ou bien s’obliger à être à l’heure sont deux routines intenables. Le Lapin vit ce second enfer tandis que le Lièvre de Mars et le Chapelier vivent ce premier enfer.

L’enfer de l’urgence

Commençons par parler du célébrissime Lapin blanc. Alice ne le rencontre que dans des situations d’urgence. On l’a déjà dit : il court tout le temps pour ne pas être en retard. Sa montre fait l’objet de toutes ses attentions. Il la considère comme un objet précieux, qu’il garde dans son gousset. Il la tient dans sa main telle une boussole. Sa montre dicte littéralement ses faits et gestes. D’autre part, sa course perpétuelle après le temps le met toujours en fuite. Alice n’a jamais de véritable occasion de parler avec lui parce qu’il n’est pas disponible pour les autres. C’est un personnage qui disparaît aussitôt qu’il apparaît. À sa manière, le Lapin est évanescent, comme le chat du Cheshire, d’ailleurs. De plus, il n’a pas toujours toute sa tête. Il prend Alice pour sa servante. La peur du retard, ça rend aveugle sans doute. Au passage, on connaît un autre personnage qui disparaît aussi à cause de l’heure et qui est fou. Il s’agit de la Duchesse. Elle reçoit une invitation pour le jeu de croquet de la Reine. Quelques minutes plus tard, elle s’aperçoit qu’il faut qu’elle se prépare pour ne pas être en retard. Sans crier gare, elle lance le bébé dans les bras d’Alice et disparaît. Vous voyez bien que cette obligation d’être à l’heure amène les gens à faire n’importe quoi ! Ils ne sont plus eux-mêmes, tout bonnement ! À l’instant critique où ils pensent qu’ils doivent être à l’heure, ils s’évanouissent dans la nature. C’est une métaphore de cet instant si éphémère et si critique à la fois.

L’enfer de la stagnation

À l’opposé de l’urgence, le Lièvre de Mars et le Chapelier vivent dans une routine imposée qui ne leur permet que de tourner en rond. Ils vivent dans un éternel présent, un cycle systématique qui revient toujours au même point et qui impose un éternel recommencement. En réalité, ça ne tourne pas rond. Les heures ne s’égrainent plus. Le Lièvre de Mars et le Chapelier doivent faire et refaire, toujours et encore la même chose. Ils sont dans l’automatisme. Ils ont perdu toute liberté et ils ne peuvent prendre aucune décision. Ils n’ont aucune perspective de changement et ils ne peuvent pas non plus sortir de leur situation. Leur montre leur sert de tartine parce qu’elle n’a plus aucune autre utilité. Ils sont comme en prison à l’heure du thé. Lorsqu’ils enfoncent la tête du Loir dans la théière, on peut y voir une métaphore de leur situation à tous les trois : ils sont trempés dans le thé jusqu’au cou, ils ont la tête dans le thé. La montre est dans le thé, la tête est dans le thé. Ces personnages ne disparaissent pas. Ils sont toujours là, mais ils ne sont disponibles pour personne. Lorsqu’Alice s’invite à la table, elle n’est pas la bienvenue, car ils n’ont pas de temps pour l’imprévu. Effectivement, c’est l’heure du thé, ce n’est pas l’heure de l’imprévu.

Il est difficile de suivre le cours du temps au pays des merveilles.

Being on time, a constant challenge. It’s even hell for some. But being late is just as unsettling.

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